Esprit critique (3) : le cas particulier de l’Histoire et des sciences humaines et sociales

Il y a quelques mois, suite à une petite phrase d’un homme politique sur l’enseignement de l’Histoire et sa référence à « nos ancêtres les Gaulois », j’ai été surprise de voir tomber des nues un pourcentage non négligeable de parents instructeurs, perdus de ne plus savoir ce qu’ils devaient enseigner à leur enfant, déstabilisés d’apprendre que ce qu’ils avaient eux-mêmes appris et à quoi ils se fiaient, était au mieux une image d’Épinal, un raccourci destiné à offrir un point d’appui à l’imagination enfantine, au pire un mensonge, une manipulation éhontée à des fins d’exaltation patriotique*.

Dans le domaine de l’Histoire, dès qu’on sort du confort des dates (et encore !), il faut savoir qu’on se trouve dans un amas de points de vue subjectifs, de récits partiels et partiaux, se rendre compte que « tout » ne peut pas être su, raconté, appréhendé, et surtout que tout point ou presque peut être remis en cause, réévalué, questionné.

Non, l’Histoire n’est pas une suite de faits clairement établis, objectivement relatés, et qui ne se discutent pas. Loin de là !

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L’Histoire, c’est un récit. Ou plutôt des récits, qui se complètent, se confrontent, se contredisent, parfois. Ce sont des bribes, des extraits, des opinions, des points de vue, qui tentent de s’imposer comme LA vérité sur des faits ou des personnes.

C’est bien connu, selon que l’on écoute tel ou tel témoin d’une scène, les récits seront différents, du fait de la subjectivité de ces témoins. On ne sera pas attentifs aux mêmes détails, on n’aura pas le même point de vue sur une scène, on n’interprétera pas les choses ou les paroles de la même façon. Notre façon de raconter sera influencée par notre propre histoire, notre vie, nos idées, nos centres d’intérêts, et surtout le but recherché.

C’est là que se situe bien souvent le fond du problème. Si tout le monde s’accorde assez volontiers pour dire qu’il est compliqué de savoir comment un événement s’est réellement déroulé, et pour reconnaître que celui qui le rapporte se donne souvent le beau rôle, il devient plus délicat en revanche de faire admettre aux uns et aux autres que le récit a toujours un but, et que c’est précisément de ce but que va dépendre en grande partie la façon dont les événements vont être racontés.

Il faut essayer de cerner le contexte et le but de l’orateur, de l’auteur ou de l’historien qui choisit, organise et interprète les documents pour avoir un peu de recul sur ce qui est relaté et ce que cela implique. Cherche-t-on à magnifier un souverain ? A jeter le discrédit sur un adversaire ? A fédérer un peuple autour de valeurs communes ? A enjoliver les souvenirs d’une période qu’on souhaite présenter comme un âge d’or ? A engendrer la peur pour se poser en protecteur ou en libérateur ?

Toutes les intentions ne sont pas honnêtes et louables, et l’Histoire et son enseignement servent trop souvent à la manipulation des peuples. Il en va de même pour une grande partie des sciences humaines et sociales, d’ailleurs.

Chaque fois que vous ouvrez un livre d’histoire, de sociologie, de philosophie, vous n’y trouvez qu’une partie de la réalité, qu’un point de vue, qu’un récit plus ou moins subjectif. Bien sûr, les auteurs les plus honnêtes le préciseront d’emblée. Ils annonceront clairement cet état de fait, ou expliqueront comment ils ont essayé de lutter contre cette subjectivité. Des méthodes existent, qui se rapprochent des méthodes scientifiques ou les reprennent, pour donner plus d’objectivité, coller aux faits et éviter les dérives. Cependant, même avec les meilleures intentions du monde, une discipline qui se construit par le récit et l’interprétation ne peut être totalement objective. A nous de ne pas l’oublier.

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Se poser la question du point de vue, toujours.

Multipliez les sources, confrontez les points de vue, ne vous contentez pas d’une version. Si plusieurs sources identifiées comme sérieuses semblent aller dans le même sens, vous pouvez commencer à vous y fier. Dans tous les cas, ne prenez pas pour argent comptant tel point de vue, telle déclaration. Voyez qui parle. Demandez-vous en premier lieu si cette personne maîtrise son sujet. Demandez-vous ensuite à qui elle s’adresse, et dans quelle optique. Ces trois questions simples permettent déjà de faire mine de rien un bon tri dans pas mal des informations qui circulent dans les médias et sur le net. De même pour les ouvrages de référence que vous souhaitez utiliser. Renseignez-vous sur leur sérieux, cherchez quelques informations sur l’auteur (formation, domaine d’expertise, idées politiques), demandez conseil à des personnes plus expérimentées. Vous y passerez un peu de temps, mais cela vaut l’investissement.

Tout ouvrage touchant à ces domaines des sciences humaines et sociales sera en partie subjectif, mais le simple fait d’en être conscient vous aidera à ne pas vous y limiter et à apporter d’autres sources complémentaires, parfois contradictoires, qui créeront un climat propice à l’exercice de la réflexion, de l’esprit critique, de l’analyse, de la synthèse et participeront à l’envie de creuser et de mieux saisir les tenants et aboutissants du sujet. De quoi faire des leçons d’histoire un temps privilégié pour la formation d’un esprit sain. 😉

Pour compléter cet article, je vous invite à jeter un œil sur les vidéos suivantes :

*  Remarque : sur la question spécifique de « nos ancêtres les Gaulois », vous pouvez visionner ces deux liens. 😉

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